dimanche, 15 janvier 2012
Que dites-vous avant de tweeter?
Twitter ne s’arrête jamais. Les fuseaux horaires s’y mêlent («bonjour/bonsoir de Paris mes amies!»). On n’y partage pas le même espace: il est alors nécessaire de donner à ses destinataires des repères temporels, signaler qu’on cesse d’émettre, pour ne pas froisser les susceptibilités en omettant de répondre à un message, mais aussi indiquer qu’on «entre dans la danse». Les usages sont divers. Certains ne «disent pas bonjour», sans pour autant, d’ailleurs, être jugés «impolis». D’autres jouent avec ce parti pris, soit en le signalant, pour mieux l’enfreindre : «Aujourd'hui, suis sociable et salue», soit en en faisant une évidence légèrement ironique : «Et bonjour, bien sûr!». Sinon, si le tweeteur a choisi de sacrifier au rituel, sans le remettre apparemment en cause, de nombreuses variantes s’offrent à lui, portant sur le moment d’envoyer son message, le choix du destinataire et la teneur du tweet.
Le moment pour dire bonjour
On pourrait croire que le tweet de salut est le premier de la journée. Pourtant, fréquemment, c’est le deuxième: «et bonjour tout le monde...» Comme si le tweeteur reprenait la conversation interrompue, puis soudain, se rappelait que c’est le matin (du moins, pour lui) et qu’il faut saluer. C’est aussi l’équivalent verbal de la scène, fréquente dans la vie dite «réelle», dans laquelle quelqu’un entre brusquement dans une pièce, se met à parler puis déclare au bout de quelques instants: «Ah, mais je ne t’ai même pas dit bonjour» et s’exécute (par une poignée de mains ou le plus souvent une bise).
Le choix du destinataire
Le tweetonaute peut s’adresser à un «tweetami» spécifique (qu’il connaît, souvent, dans ce cas, IRL*, comme l’on dit souvent): «Coucou Ma, ton ouic cool se passe bien?» ; les autres sauront qu’il est en ligne. A l’inverse, il peut saluer tous ses abonnés: «Bonjour, les rayonnants, les bouillonnants et les endormis de ma TL!», le monde de Twitter dans son ensemble: «Bonjour et bon dimanche à la twittosphère.», voire Twitter lui-même: «Bien le bon dimanche twitter!» ou le monde entier: «Bonjour monde!», ou même: «Bonjour tous les mondes!», ce que le tweet suivant tourne en dérision: «"Bonjour à tous" (ce que disent les tweetos qui deviennent fous de bon matin)».
La teneur du message
Les formules de politesse
L’inventivité des twittonautes est grande. Soit ils utilisent des formulations empruntées à la vie sociale ordinaire, en y ajoutant une touche personnelle: un bonjour bissé par exemple: «Bonjour ! bonjour ! :-)» ou une allusion culturelle: «Bonjour tout le monde depuis le train- à l'heure où blanchit la campagne :-)»; soit ils inventent une formule qui devient en quelque sorte leur marque de fabrique, tel ce rugissement issu d’une virtuelle caverne, dont la particularité visuelle indique, mieux qu’un avatar, la présence de son auteur sur la ligne: «RRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
HHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH».
Mais il y a d’autres «signatures» tout aussi personnelles, quoique plus courtes: «Bonjour les gens!»
Certains optent pour une formule répétée à l’identique chaque jour: «Bonjour tou.te.s !», identique mais signifiante: la question du genre est un sujet sensible sur Twitter où l’on tente des usages plus égalitaires; d’autres introduisent des variantes (c’est le cas de l’auteur de ces lignes à partir de «Que la journée vous soit douce!» et ce grâce à l’intervention d’un autre Twittonaute, qui, un matin, à l’adjectif «douce» a tenu à ajouter celui de «profitable»); d’autres enfin choisissent de changer de «bonjour» chaque jour mais en gardant un ton qui leur est propre, la douceur amicale, par exemple: «Le dimanche matin il convient de réveiller très tendrement les mots que vous souhaitez tweeter». C’est ainsi que Tweeter, le medium de l’instantanéité, de la modernité agitée, devient au contraire l’espace du suspens, de la respiration que l’on prend avant de plonger dans la folie du monde. D’ailleurs, il y a une sorte de sous-communauté des lêve-tôt apaisés et apaisants sur Twitter, dont les membres s’interpellent et se reconnaissent «Bjr à toi, gardienne des petits matins twitteuresques!», «Lève-tôt un jour lève-tôt toujours ;))». Mais il en est qui jouent la carte du réalisme et qui évoquent le stress des départs précipités, en un tweet paradoxal (pourquoi, en effet, si l’urgence est si forte, prendre le temps d’écrire sur Twitter?): «Bonjour je viens de me réveiller et je pars dans 20 minutes a mon match de hand ! Je dois encore m'habiller, manger et préparer mon sac ...».
La mise en scène
C’est dans les tweets liminaires, qui ne délivrent aucune information, et n’ont qu’une fonction phatique, que la fiction d'un univers parallèle se coconstruit le mieux. Le matin, les twittonautes bâtissent verbalement le théâtre de leurs échanges futurs: «J’aperçois @X, @Y,…», lit-on souvent. Certains, par exemple, invitent leurs tweetamis à boire un café: «Café moelleux pour tout le monde!» ou font allusion au sens qui est le moins convoqué sur Twitter, a priori, l’odorat: «Ça sent le café et les croissants, j'aime les dimanches froids au chaud! Bonne journée à vous tous :)». Cette fiction partagée ressemble aux jeux symboliques des enfants («on dirait que…»), qui resserre les liens. Ainsi, chacun pourra vaquer à ses occupations, revenir sur la «tweet line», les discussions pourront devenir plus âpres: le moment de complicité matinale garantit la solidité des liens.
Mais certains préfèrent, en sens inverse, ouvrir une fenêtre sur leur vie, dans la même intention, toutefois, celle de laisser entre les autres twittonautes dans un espace commun, encore douillet: «mon samedi de rêve: café, pantoufles, journal». Dans les deux cas, il s’agit de pallier l’absence de contexte qui caractérise les échanges sur Twitter, soit en en inventant un, fictif mais partagé, soit en en décrivant un, réel ou présenté comme tel. L’information brute sur le lieu où évoluent effectivement les Twittonautes n’a que peu d’intérêt et elle est relayée par des machines, via les systèmes de géolocalisation que l’on peut activer dans Twitter (voir à ce sujet l’article «Comprendre Facebook»).
La pluie et le beau temps
Entrer en communication, c’est aussi, en version plus adulte peut-être, le rôle des bavardages apparemment oiseux sur la météo (cf. le blog de Guillaume Boute). On connaît leur fonction dans la vie courante, fonction que révèlent brutalement, dans un contexte commercial, les conseils suivants: «quand vous allez dans une activité de réseautage, arrivez-vous sur place en disant: «Bonjour, mon nom est Jérôme et je vends des balayeuses?» JAMAIS! Enfin, j’espère! Vous allez entrer en contact avec les gens en discutant de la pluie et du beau temps, de la partie de hockey de la veille ou de vos enfants. De fil en aiguille, vous allez intéresser les gens pour pouvoir leur parler business de façon à ce que le tout soit bien accueilli. C’est la même chose sur les réseaux sociaux.» Mais, sur Twitter, ce que l’écriture permet à certains, c’est de mimer, non sans une certaine distance, cet usage. En lui donnant une connotation esthétique: « belle lumière, le soleil arrive ;))» ; en insérant une photo; ou en insistant sur le climat local, ce qui souligne le charme de Twitter: s’imaginer un instant en pleine neige («ici aussi c'est tout blanc de givre !») ou l'instant d'après, sous les Tropiques, sachant que le sens des déictiques, dont on se garde bien, en l’occurrence, de préciser le sens, varie selon le lieu où l’on se trouve. Twitter ou le rêve d’ubiquité…
Au sein de la fonction phatique, il est fréquent, également, que l’on prenne des nouvelles des uns et des autres, et les réponses sont précises, laissant entendre que la question était le signe d’une véritable sympathie: «je tousse, je crache mes poumons et j'ai retrouvé un peu de voix. ça progresse.»
Enfin, de peu de poids informationnel, mais chaleureux, de nombreux tweets permettent à leurs auteurs de souhaiter une bonne journée à leur «Tweet Line». Certains le font plutôt par le biais d’un dessin, plus original, moins marqué aussi du sceau de l’automatisme: il faut le choisir et l’insérer dans un tweet.
Toutes ces remarques vérifient l’assertion du psychologue Yann Leroux, que l’on peut lire dans l’article «Comprendre Facebook»: «Que l’internet permette de publier un message qui ne dit rien d’intéressant, c’est ça qui est intéressant».
Le contenu
Au-delà de leur fonction purement phatique, les premiers tweets de la journée peuvent indiquer l’agenda du twittonaute, ce qui renoue avec le rôle primitif de Twitter dont l’invite est «What are you doing?». Mais au lieu d’informer, le tweet sert de pense-bête ou plus souvent encore, d’automotivation: «Mot d'ordre du jour: ce qui sera fait ne sera plus à faire! Et hop on se motive ;)) #copies #photocopies #piscinefermeedetoutefaçon». S’engager devant sa Tweet Line, c’est peut-être essayer de ne pas trop procrastiner, ce qui est paradoxal, car Twitter est un instrument de procrastination souvent qualifié de redoutable. En tout cas, cette pratique est reconnue, sous le nom de «motivational posters» (cf. «Comprendre Facebook»).
Twitter mêlant tous les genres, le ton peut être plus intime et le message rendre compte de la nuit qui vient de s’écouler: «je me demande contre qui je me suis battue cette nuit» et du réveil qui a suivi: «Longtemps je me suis levé de bonne heure... pas ce matin ;) #marmotte #BonDimanche». Ce sont ces messages qui ont pu faire sa mauvaise réputation à Twitter, accusé de permettre de parler pour ne rien dire. C’est effectivement le but: il s’agit bien, pour chaque twittonaute, dans ce cas, de «ne rien dire» ou plutôt de dire qu’il dit, qu’il s’autorise à penser que les aléas de sa vie quotidienne intéressent les autres twittonautes, dont il aime à lire les fragments de vie, en retour. «Insensé qui crois que je ne suis pas toi»: Twitter est peut-être une forme moderne de l’énonciation, sinon romantique, du moins hugolienne dont le «je » s’efface pour mieux devenir un «écho sonore».
Le tweet matinal peut également donner la couleur de la journée: «bonjour à tous. Ouh la la, je sens que je vais avoir du mal à travailler aujourd'hui». Mais ici, à la différence d’un journal intime, le message porte non sur ce qui s’est produit mais sur ce qu’il reste à découvrir du jour qui vient. Plus dédié au moment présent qu’une écriture solitaire sur papier, il peut devenir un instantané d’humeur que les tweets suivants démentiront, ou pas.
Conclusion
On retrouve donc sur Tweeter les usages habituels. Déclinés en tenant compte des contraintes de l’outil, ils redonnent aux rituels leur force première, en les teintant d’un soupçon d’ironie, qui les «dénaturalise» et leur confère ainsi une force communicative qu’ils avaient perdue. Comme on peut le lire sous la plume de Hubert Guillaud: «C’est ainsi qu’il faut entendre l’essentiel de nos échanges sur les sites sociaux: comme un ensemble de signes qui nous permettent de faire société dans une société de médias.»
*IRL : in real life
Sitographie
Boute, Guillaume, 2010, Sémiologie du SMS et du micro-blogging.
Donath, Judith: blog consacré aux échanges dans les réseaux sociaux.
Guillaud, Hubert, 2011: « Comprendre Facebook ».Raymond, Jean-Luc, 2010: cours« Facebook et Twitter comme objets », où l’on trouve les textes suivants (en pdf) :
BROUDOUX Evelyne,"L'exercice autoritatif du blogueur et le genre éditorial : un exemple avec le microblogging de Tumblr", Working paper, 2009, (Web)
et
BOYD Danah, GOLDER Scott, and LOTAN Gilad (2010), "Tweet Tweet Retweet: Conversational Aspects of Retweeting on Twitter" - Proceedings of HICSS-42, Persistent Conversation Track. Kauai, HI: IEEE Computer Society. January 5-8, 2010, (Web)
samedi, 14 janvier 2012
Un splendide texte de Victor Hugo sur l'admiration
N’espérez donc aucune critique. J’admire Eschyle, j’admire Juvénal, j’admire Dante, en masse, en bloc, tout. Je ne chicane point ces grands bienfaiteurs-là. Ce que vous qualifiez défaut, je le qualifie accent. Je reçois et je remercie. Je n’hérite pas des merveilles de l’esprit humain sous bénéfice d’inventaire. A Pégase donné, je ne regarde point la bride. Un chef-d’œuvre est de l’hospitalité, j’y entre chapeau bas ; je trouve beau le visage de mon hôte. Gilles Shakespeare, soit. J’admire Shakespeare et j’admire Gilles. Falstaff m’est proposé, je l’accepte, et j’admire le empty the jordan. J’admire le cri insensé : un rat ! J’admire les calembours de Hamlet, j’admire les carnages de Macbeth, j’admire les sorcières, « ce ridicule spectacle, » j’admire the buttock of the night, j’admire l’œil arraché de Glocester. Je n’ai pas plus d’esprit que cela.
Ayant eu récemment l’honneur d’être appelé « niais » par plusieurs écrivains et critiques distingués, et même un peu par mon illustre ami M. de Lamartine , je tiens à justifier l’épithète.
William Shakespeare, II, IV, 2-3
Si ce n'était présomptueux, je justifierais bien à mon tour l'épithète quand il s'agit de Hugo...
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dimanche, 08 janvier 2012
Les hashtags
Introduction
Sur Twitter, utiliser un hashtag (de hash, dièse, signe par lequel on peut transformer un mot quelconque en hashtag) ou "mot clic", est un procédé pour relier le tweet qui le contient à une catégorie de tweets : "Un hashtag est un moyen de regrouper les tweets qui parlent d’un même sujet donné. Il permet donc de classer certaines informations pour les retrouver et les suivre plus facilement", peut-on lire sur un guide Twitter. Oui, mais encore ? La réalité est sans doute plus complexe: le hashtag semble bien, en fait, être devenu un élément discursif , paradiscursif et métadiscursif obéissant à des lois qui rendent son usage subtil et font de lui un marqueur social à l'échelle de la communauté Twitter. C'est du moins l'hypothèse que je voudrais essayer d'étayer.
A) Description des hashtags
Décrivons d'abord les hashtags (je me fonde principalement, et c'est là une des limites rédhibitoires, parmi bien d'autres, de ce billet, sur ce que je peux lire sur ma "Tweet Line" et ses alentours: sa composition sociologique, majoritairement des enseignants ou des passionnés d'écriture et de lecture, détermine lourdement les usages dont je vais parler).
Si l'on essaye de voir quelles parties du discours sont utilisées, je crois pouvoir dire (même si je n'ai pas fait de statistiques) que les noms sont les plus représentés, ce qui n'est guère surprenant si l'on se rappelle le rôle originel du hashtag, celui de mot-clé. Mais il n'est pas rare de voir apparaître des onomatopées (#yummyummy pour évoquer le bruit de la mastication ou de façon plus métaphorique, une onomatopée qui évoque l'échec: "M'aperçois en faisant du ménage (ordi tjrs trop plein) que vers le 20 novembre, épuisée, j'ai laissé tout un log de mails sans réponse #plog"). Il arrive même parfois que soient utilisés des signes empruntés aux codes de la bande dessinée mais adaptés aux possibilités limitées de Twitter: "J'espère qu'ils sont meilleurs en clé USB qu'en voitures, parce que ma dernière Pigeot #$!!€!@#*!!". Les effets graphiques sont rares et d'autant plus frappants:
"██ ████ there ████ is █ ██ no ██ #censorship ████ . Your ██████ #government ████ is ████ telling ███ you ██ the ████ whole ███ truth. #SOPA"
Sur le plan morphologique, le hashtag peut être un mot isolé, bien sûr, mais aussi une suite de mots: dans ce cas, la solution est soit de les coller les uns aux autres, tout simplement (#jusquicitoutvabien), soit de les coller les uns aux autres en distinguant les mots grâce à l'usage de majuscules (#leTrouDeLaSécu), soit de les coller en utilisant un tiret, ce qui a pour inconvénient de "consommer" davantage de signes mais pour avantage de permettre une lecture plus fluide. Le syntagme peut devenir une phrase complète: #MaisJeLavaisPasBienPris.
Sur le plan syntaxique, le hashtag peut être intégré au message: " [...] #Objets suspendus dans le #temps et l' #espace... Poétique..." ou il peut être juxtaposé au message: "Un copain l'a vu plusieurs fois sur Paname #chance", ce que fustige Mark Libberman (2011): "Now, they [the hashtags] 're sort of being used in a bizarre syntax of their own, as an aside at the end of a statement". Parfois, le message devient presque une suite de hashtags: "Quelques #conseilspratiques pour les #associations dont le projet consiste à #changerlemonde".
Reste à se demander à quoi servent ces mots kabbalistiques qui gênent la lecture néophyte sur Twitter.
B) Fonction discursive des hashtags
On pourrait, bien sûr, développer l'aspect pratique des hashtags, conforme à leur fonction originelle. Mais ce n'est pas l'angle que j'ai choisi ici. Je signalerai donc seulement un usage aux frontières du pratique et du discursif : le hashtag permet parfois à un locuteur de relier entre eux des tweets qui forment une série et deviennent l'équivalent de la fonction "conversation" que l'on trouve dans certains logiciels Twitter (fonction qui permet de lire un tweet et les réponses qu'il a suscitées, rétablissant le fil de la "conversation"):
1. Tiens c'est la 1ere fois que je croise une op de street marketing "sur trottoir" à base de QRcode : #cdelart
2. (cf tweet precedent ) j'ai essayé le QR code, a marche pô .... #cdelart !
Cette utilisation peut devenir une façon de transformer en récit ce qui ne serait qu'événements disparates et en destin ce qui ne serait que vie quotidienne: l'auteur des tweets tisse alors entre eux un fil rouge qui fait de sa vie un feuilleton et lui confère l'intérêt d'un roman (ce qui a peut-être pour intérêt corollaire d'en alléger le poids de frustration et de douleur). Ainsi, le hashtag #MaGrandeDiva permet de suivre les péripéties d'une relation compliquée et pudiquement lacunaire : "Nager, recevoir deux messages de #MaGrandeDiva et une lettre de Claude, avoir de prévu une soirée jolie #cematinlavieestbelle #youpi". Cette dimension temporelle des hashtags se retrouve dans l'exemple suivant où il est suggéré que le livre prêté fait partie d'une longue série : "occasion à moitié priiiiiix !!! Seule la couverture est un peu sale, le livre est nickel ! #TeLePrêterai ;-))".
Toutefois, j'ai préféré m'intéresser plutôt au rôle discursif des hashtags et j'en ai distingué trois catégories.
a) Les hashtags qui font partie intégrante du discours
Certains hashtags font partie intégrante du message que l'on veut faire passer: "moi depuis leur arrivée ma télé refuse totalement de mettre du son quand je passe sur #France2 pendant #onpc #pulvar #Polony #chiantes". C'est ce genre de hashtags qui a déclenché l'ire de Sam Bindle (2011): "Why didn't they just express the things they hashtagged?". Ce qui est une réaction d'humeur mais ne tient pas compte du fait que dire quelque chose ou dire qu'on le dit ne sont pas deux actes discursifs équivalents. Là où l'auteur ne voit qu'afféterie, on peut voir un équivalent de "En fait ce que je veux dire, c'est..." et en tout cas, un moyen d'obliger le lecteur à coconstruire le sens du message, par des inférences rétroactives. Ceci est particulièrement net dans le tweet suivant: "Hello twami-e-s, grande nouvelle today : @X est sur Twitter ! #culture #intelligence #bienveillance #FF". Le lecteur est contraint d'opérer un long raisonnement que les 140 caractères de Twitter n'autorisent pas l'auteur à développer : "Réjouissez-vous car mon amie X vient de s'inscrire sur Twitter et c'est une très bonne nouvelle car elle est intelligente. Soyez donc bienveillants et n'oubliez pas de l'intégrer dans vos FF". Cela semble bien confirmer que le tweet ressortit à l'écriture fragmentaire (mais cela devra forcément faire l'objet d'un autre billet).
De même, insérer un hashtag qui, à première vue, pourrait tout aussi bien faire partie du tweet lui-même, sans démarcation, permet de mimer l'interaction avec un potentiel interlocuteur (le lecteur anonyme? un ami sur Twitter? la mauvaise conscience de l'auteur du message?): "Je quitte mes sims 15min pour faire ma valise #NONJeNeTravailleTjrsPas". Ou bien: "oh pas grave, c'est moi qui suis désolée avec ce pseudo que je pensais génial !! #BenNon ;-)": qui dit #BenNon? le hashtag, on le voit ici, a l'avantage de brouiller les pistes et de devenir le lieu de la polyphonie. Dans certains cas, le hashtage permettra ainsi de retirer du discours clairement attribué à l'auteur ce qu'il souhaite dire sans le dire, ce que Susan Orlean (2010) désigne comme "the muttered-into-a-handkerchief usage".
b) Les hashtags qui accompagnent le discours ("paradiscursifs")
D'autres hashtags compensent l'absence de contexte et donnent les indications nécessaires à la compréhension du message, évitant l'erreur d'interprétation ("La Chine au XVIème et XVIIème siècles = Productivité : zéro #Hypokhâgne". Dans ce cas précis, le jeu de mots sur "productivité" ne serait guère perceptible sans le hashtag qui suit) ou enlevant au tweet son caractère hermétique. Ces indications peuvent, plus banalement, porter sur le lieu où est écrit le tweet.
c) Les hashtags qui commentent le discours ("métadiscursifs")
Mais les hashtags les plus surprenants, et à vrai dire, les plus intéressants parce que les plus éloignés de leur fonction originelle semblent bien être les hashtags que l'on peut qualifier de métadiscursifs: ce sont ceux qui servent à commenter ce qui vient d'être dit.
Ils peuvent ainsi servir à inscrire le tweet dans le flux des événements ordinaires de l'humaine condition. Miroirs tendus aux destinataires, ils installent la complicité par l'appel à une expérience commune et ils peuvent le faire grâce au détournement de leur fonction de départ: ils sont l'équivalent de l'expression "dans la série" et relient non plus tant les tweets entre eux que les twitteurs. Cette complicité peut être professionnelle : "Allez je tente l'immersion à la #bibliothèque pour avancer mes 2 derniers #paquetsdecopies #pensum #fardeau #corvée" ou plus "neutre", notamment quand il s'agit de rapporter une bévue: "Aller à l'hôpital necker et me rendre compte que mon cours est à l'autre bout de Paris, à tenon... #CaCestFait". Cette fonction "liante" est clairement identifiée par le hashtag suivant: "trois fois oui, ce qui autorise à... s'autoriser à être nulle, humaine, quoi, quel soulagement... #OhMaisElleEstCommeMoi".
Toutefois, plus souvent encore, le hashtag est le lieu de l'ironie et de l'autodérision, comme l'a noté Ben Zimmer (2011): "je suis déjà de retour #louseuse". Parfois, le jeu se complique car sous couvert de commenter le message et d'indiquer au lecteur la "bonne" lecture, le hashtag se joue, au second degré, de l'usage même de certains hashtags qui soulignent un peu lourdement l'ironie du message, jusqu'à l'annihiler: "Dans un sondage à marge d'erreur de 3% on gros titre une hausse de 2% de Sarkozy #Journalisme". Dans cet exemple, le hashtag semblent être une façon de sculpter sa statue et son statut sur Twitter, de peaufiner son image, en montrant ses compétences discursives. C'est aussi le cas quand on montre que l'on n'est pas dupe des sentences auxquelles les 140 caractères contraignent souvent ("La simplicité vient du coeur, la naïveté de l'esprit. Un homme simple est presque toujours un bon homme #jepartage") ou de l'inanité des propos tenus. C'est ce dernier usage qu'a repéré et analysé Ben Zimmer (2011): "One ironic hashtag that has been particularly successful is "#firstworldproblems," appended to a complaint that is obviously frivolous in the grand scheme of things".
En tout cas, et j'ai également retrouvé cette hypothèse sous la plume de Zimmer (1), le hashtag joue en quelque sorte le rôle d'un signe de reconnaissance, bienvenu, sinon nécessaire, pour faire partie d'une communauté d'un certain type sur Twitter: celle qui ne se prend pas au sérieux, sait faire de l'humour, manier l'autodérision et jouer avec les mots. Celle qui voit en Twitter un moyen d'écrire et de se regarder écrire et qui au message brut préfère bien souvent la façon dont il joue avec les infinies possibilités du discours.
#ASuivre...
(1) cité par Samb Biddle (2011) ("[hashtags] show that you're part of a community that shares these conventions, to show that you're playing the game." ).
SITOGRAPHIE
Généralités
- Sur la "twitterology": mais la perspective adoptée est plutôt de considérer Twitter comme un moyen pour analyser les discours, les relations sociales et non pas comme un objet de discours spécifique, à étudier pour lui-même.Dernière consultation: le 08/01/2012.
- Un guide de Twitter. Dernière consultation: le 08/01/2012.
Articles
- Sam Biddle, "How the Hashtag Is Ruining the English Language", 28/12/2011. Dernière consultation: le 08/01/2012. Un billet d'humeur.
- Mark Liberman, "Hashtags' mission creep", 29/12/2011. Dernière consultation: le 08/01/2012. Article qui analyse l'extension des usages des hashtags dans des contextes qui ne les rendent pas nécessaires, puisqu'il n'y a pas de limitation du nombre de caractères.
- Susan Orlean, "Hash", 29/06/2010. L'article est celui d'une journaliste : intuitions intéressantes.
- Ben Zimmer, "The art of the self-mocking hashtag", 23/09/2011. Dernière consultation: le 08/01/2012.
Divers et notions connexes
- Un site qui recense les plaintes des privilégiés conscients de l'être. Dernière consultation: le 08/01/2012.
- Amitiés et technologies relationnelles. Dernière consultation: le 09/01/2012.
Christine Moulin, IUFM-Lyon1, 8 janvier 2012, revu le 9 janvier 2012
21:11 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : twitter, hashtag
mercredi, 28 décembre 2011
Jour anniversaire de la naissance d'Océan
Le 28-12-1859, Victor Hugo recommandait à ses enfants de réunir sous le titre Océan "tous les fragments sans titre déterminé qu'[il] laisserai[t], depuis les plus étendus jusqu'aux fragments d'une ligne ou d'un vers". (cf. Tableau chronologique, éditions CFL, X, 1589)
09:03 Publié dans Hugo2 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
lundi, 19 décembre 2011
Victor Hugo : ce que c'est que l'exil.
Passionnante émission sur France Culture, Les nouveaux chemins de la connaissance, avec Jean Maurel. Vous pourrez sans doute la podcaster très bientôt.
http://www.franceculture.fr/evenement-victor-hugo-le-geni...
Pour ceux que cela intéresserait, voici les notes que j'ai prises en écoutant le n°1:
12:01 Publié dans Hugo2 | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
jeudi, 01 décembre 2011
Appel à communications
L’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Montpellier- Université Montpellier II, son Centre d’Etudes, de Documentation et de Recherche en Histoire de l’Education (CEDRHE), le CERFEE de l’Université Paul-Valéry - Montpellier III, membre de l’Equipe d’accueil du LIRDEF, l’Equipe de recherche Didaxis - Dipralang (Université Paul-Valéry - Montpellier III) et les Amis de la Mémoire Pédagogique
vous annoncent la 8ème journée Pierre Guibbert
Les images dans les manuels scolaires
mercredi 1er février 2012 de 9h à 17h
IUFM de Montpellier - Amphi H- 2 place Marcel Godechot - (Station Philippidès)
Pour lire l'appel à communication, ouvrez la pièce jointe.Appel a com journee PGuibbert 01022012rect.doc
vendredi, 21 octobre 2011
5 raisons de faire écrire un blog à des étudiants
http://mrspripp.blogspot.com/2011/10/why-students-should-...
http://www.scoop.it/t/epedagogie/p/566594622/10-facteurs-...
A partir de la lecture de l’article cité ci-dessus (en anglais) et traduit sur le site epedagogie, voici cinq raisons que l’on peut avoir de faire écrire un blog à des étudiants :
1) Ils n’écrivent pas « pour le prof » mais pour un destinataire authentique (même si, admettons-le, l’audience des blogs ainsi créés n’a pas de quoi faire frémir la blogosphère !). Du coup, des détails comme l'orthographe et la syntaxe ont une importance renouvelée!
2) Ils peuvent se lire mutuellement et s’aider, se donner des conseils de réécriture, s’échanger des compléments d’information.
3) Une écriture peut en entraîner une autre, un commentaire de livre un autre commentaire de livre, par exemple.
4) Le plagiat est un peu moins un problème : une chose est de copier une page et la donner au prof, une autre de copier une page et de la publier sous son nom. Le vol intellectuel est plus manifeste, d’abord et surtout pour celui qui le commet.
5) Le prof garde trace facilement des écrits de chacun et peut ainsi noter les progrès.
07:29 Publié dans FOAD | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
jeudi, 20 octobre 2011
La liste, chez Victor Hugo, c'est aussi ça!
L’herbe à Guernesey, c’est l’herbe de partout, un peu plus riche pourtant; une prairie à Guernesey, c’est presque le gazon de Cluges ou de Géménos. Vous y trouverez des fétuques et des pâturins, comme dans la première herbe venue, plus le cynodon pied-de-poule et la glycérie flottante, plus le brome mollet aux épillets en fuseau, plus le phalaris des Canaries, l’agrostide qui donne une teinture verte, l’ivraie raygrass, le lupin jaune, la houlque qui a de la laine sur sa tige, la flouve qui sent bon, l’amourette qui tremble, le souci pluvial, l’ail sauvage dont la fleur est si douce et l’odeur si âcre, la fléole, le vulpin dont l’épi semble une petite massue, le stipe propre à faire des paniers, l’élyme utile à fixer les sables mouvants. Est-ce tout? non, il y a encore le dactyle dont les fleurs se pelotonnent, le pannis millet, et même, selon quelques agronomes indigènes, l’androgopon. Il y a la crépide à feuilles de pissenlit qui marque l’heure, et le laiteron de Sibérie qui annonce le temps. Tout cela, c’est de l’herbe; mais n’a pas qui veut cette herbe; c’est l’herbe propre à l’archipel; il faut le granit pour sous-sol, et l’océan pour arrosoir.
Maintenant, faites courir là-dedans et faites voler là-dessus mille insectes, les uns hideux, les autres charmants, sous l’herbe, les longicornes, les longinases, les calandres, les fourmis occupées à traire les pucerons leurs vaches, les sauterelles baveuses, la coccinelle, bête du bon Dieu, et le taupin, bête du diable; sur l’herbe, dans l’air, la libellule, l’ichneumon, la guêpe, les cétoines d’or, les bourdons de velours, les hémérobes de dentelle, les chrysis au ventre rouge, les volucelles tapageuses, et vous aurez quelque idée du spectacle plein de rêverie qu’en juin, à midi, la croupe de Jerbourg ou de Fermain-Bay offre à un entomologiste un peu songeur, et à un poète un peu naturaliste.
Hugo, L’Archipel de la Manche (1883 – rédigé en 1865-1866), Les Travailleurs de la mer, Libraire Générale Française, coll. «Le Livre de Poche», 2002, p. 44-45 (texte trouvé à l'adresse suivante: http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=ROM_128_0109...)
Bluffant, non?
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samedi, 15 octobre 2011
Ah, quand même, il est fort!
Je sais qu'il est vain de se livrer à l'hugolâtre passetemps qui consiste à faire de Victor Hugo un visionnaire en toutes choses. Certes. Mais il est des pensées, cachées, par exemple, au fond de Journal de ce que j'apprends chaque jour, qui troublent quelque peu:
"Plus on ira, plus on reconnaîtra que les maladies peuvent naître, empirer, guérir par l'imagination. Beaucoup de remèdes, beaucoup de systèmes médicaux sont efficaces par cela seul que le malade y croit. En médecine comme en autre chose, la foi sauve". (16 décembre 1847, édition Flammarion, René Journet et Guy Robert, p.97)
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lundi, 22 août 2011
"Pensées secrètes" de David Lodge
J'ai de la chance, en ce moment. Voilà encore un roman passionnant. Il se déroule toujours dans le monde universitaire, il met aussi (voir les billets précédents) en scène une romancière, qui, elle aussi, est responsable d'un atelier d'écriture (il y aurait une compilation à faire: tous les sujets d'ateliers d'écriture proposés dans les romans; par exemple, dans celui-ci : "Qu'est-ce que cela fait d'être une chauve-souris?"). Il y a une histoire d'amour. Et une réflexion sur la conscience, la science, le postmodernisme. Mais aussi sur les "qualia": c'est-à-dire ce que chacun éprouve, sans vraiment pouvoir en rendre compte et surtout sans être sûr que son expérience soit partagée par les autres (le goût de la confiture, l'amour, la peur, l'angoisse, le deuil, etc.). Ce thème rend parfaitement "naturel" le recours à la double narration (le flux de conscience de Ralph Messenger, professeur de sciences cognitives, et le journal intime d'Helen Reed, la romancière). Ce qui n'empêche pas qu'il y ait de l'action et vers la fin, une ébauche de mystère quasi policier.
Une analyse qui rend bien compte du roman sur Fluctuat.
L'avis de "l'ombre des idées" qui n'a pas aimé.
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